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10.01.1999
Lettres à mes amis, Silo - lettre 1
Chers amis,
Depuis longtemps je reçois une correspondance de différents pays me demandant d’expliquer ou de développer les thèmes de mes livres. En général, on me réclame des éclaircissements sur des sujets concrets, comme la violence, la politique, l’économie, l’écologie, les relations sociales et personnelles. Comme vous le voyez, les préoccupations sont nom breuses et variées et il est évident que c’est aux spécialistes d’apporter des réponses, ce qui, bien sûr, n’est pas mon cas.
Dans la mesure du possible, je vais tenter de ne pas répéter ce que j’ai écrit ailleurs et j’espère pouvoir esquisser en peu de lignes dans quelle situation générale nous vivons et les tendances les plus immédiates qui se profilent. En d’autres temps, le fil conducteur de ce type de description aurait été une certaine idée du “malaise de la culture”. Aujourd’hui, en revanche, nous parlerons de la transformation rapide qui affecte les économies, les mœurs, les idéologies et les croyances, et qui entraîne une certaine désorientation qui semble asphyxier les individus et les peuples.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, je voudrais faire deux remarques : l’une sur ce monde qui n’est plus, et qui semble être considéré ici avec une certaine nostalgie, l’autre concernant le mode d’expression, où l’on pourrait voir une absence totale de nuances, une formulation primitive qui, en réalité, n’est pas énoncée de cette façon par ceux que nous critiquons. Je dirai que nous, qui croyons en l’évolution humaine, nous ne sommes pas déprimés par les changements ; nous désirons plutôt que l’accélération des événements augmente, tandis que simultanément, nous essayons de parfaire notre adaptation aux temps nouveaux. Quant à la façon de commenter l’argu mentation des défenseurs du “Nouvel Ordre”, je peux dire qu’en parlant d’eux, les accords harmonieux de ces deux fictions litté raires diamétrales n’ont pas cessé de résonner en moi : 1984 d’Orwell, et Le Meilleur Des Mondes de Huxley. Ces écrivains magnifiques prédirent un monde futur dans lequel, par la violence ou la persuasion, l’être humain finissait submergé et robotisé. Je crois que tous deux attribuèrent dans leur roman trop d’intelligence aux “mauvais” et trop de stupidité aux “bons”, mus peut-être par un pessimisme de fond qu’il n’y a pas lieu d’interpréter ici. Les “mauvais” d’aujourd’hui ont beaucoup de problèmes et une grande avidité mais ils sont, dans tous les cas, incompétents pour orienter des processus historiques qui, de toute évidence, échappent à leur volonté et à leur capacité de planification. En général, il s’agit de gens peu studieux, et les techniciens à leur service disposent de moyens partiels et pathétiquement insuffisants. Ainsi donc, je demanderai de ne pas prendre trop au sérieux certains paragraphes où nous nous sommes simplement amusés à leur faire dire des mots qu’ils n’expriment pas, bien que leurs intentions aillent dans cette direction. Je crois que nous devons considérer ces choses hors de toute solennité (caractéristique d’une époque qui meurt) et les relater avec la bonne humeur et l’esprit blagueur qui sied aux lettres échangées entre de véritables amis.
1. La situation actuelle.
Depuis le commencement de son histoire, l’humanité évolue en travaillant pour parvenir à une vie meilleure. Malgré les progrès, on utilise aujourd’hui le pouvoir ainsi que la force économique et technologique pour assassiner, appauvrir et opprimer dans de vastes régions du monde, détruisant, en outre, l’avenir des nouvelles générations et l’équilibre général de la vie sur la planète. Un faible pourcentage de l’humanité possède de grandes richesses alors que la majorité souffre de grandes privations. En certains lieux, on trouve du travail et une rémunération suffisante, mais ailleurs, la situation est désastreuse. Partout, les populations les plus défavorisées souffrent horriblement pour ne pas mourir de faim. Aujourd’hui, par le simple fait de naître au sein d’une société, tout être humain a droit, au minimum, à une bonne alimentation, à l’hygiène, au logement, à l’éducation, à des vêtements, à des services... et à partir d’un certain âge, il a besoin d’assurer son futur pour le temps qu’il lui reste à vivre. Légitimement, les gens aspirent à cela pour eux-mêmes et pour leurs enfants, avec l’ambition que ces derniers puissent mieux vivre. Cependant, aujourd’hui, ces aspirations de milliards de personnes ne sont pas satisfaites.
2. L’alternative d’un monde meilleur.
Pour tenter d’atténuer les problèmes dont nous venons de parler, différentes expériences économiques ont abouti à divers résultats. Actuellement, on tend à appliquer un système où de prétendues lois de marché réguleront automatiquement le progrès social et surmonteront le désastre produit par les économies dirigistes précédentes. Selon ce schéma, guerres, violence, oppression, inégalité, pauvreté et ignorance devraient reculer sans provoquer de soubresauts majeurs. Les pays devraient s’intégrer aux marchés régionaux et arriver à une société mondiale sans aucune barrière. Ainsi, de même que les couches les plus pauvres des régions développées élèveraient leur niveau de vie, les régions les moins avancées recevraient l’influence du progrès. Les majorités s’adapteraient au nouveau schéma que des techniciens qualifiés ou des hommes d’affaires seraient en condition de mettre en marche. Si quelque chose ne fonctionnait pas, ce ne serait pas à cause des lois économiques naturelles, mais à cause de la défaillance de ces spécialistes qui devraient être remplacés chaque fois qu’il serait nécessaire, comme dans une entreprise. D’autre part, dans cette société “libre” ce serait le public qui déciderait démocratiquement entre différentes options d’un même système.
3. L’évolution sociale.
Etant donné la situation actuelle et l’alternative de parvenir à un monde meilleur, il serait bon de réfléchir brièvement sur cette possibilité. En effet, on a déjà procédé à de nombreux essais en matière d’économie qui ont débouché sur des résultats disparates et pour tout bilan, on nous dit que la nouvelle expérimentation est l’unique solution aux problèmes fondamentaux. Cependant, nous ne parvenons pas à comprendre certains aspects de cette proposition. Premièrement, la question des lois économiques. Il semblerait qu’il existe certains mécanismes comme dans la nature qui, jouant librement, réguleraient l’évolution sociale. Nous acceptons difficilement qu’un processus humain, et surtout le processus économique, soit du même ordre que les phénomènes naturels. Nous croyons, au contraire, que les activités humaines sont non-naturelles, intentionnelles, sociales et historiques ; ces phénomènes n’existent ni dans la nature en général, ni dans les espèces animales. S’agissant d’intentions et d’intérêts, nous n’avons aucune raison de supposer que les groupes sociaux qui détiennent le bien-être aient pour soucis de surmonter les difficultés des autres groupes moins favorisés. Deuxièmement, l’explication que l’on nous donne selon laquelle les grandes différences économiques entre un petit nombre et les majorités ont toujours existé sans pour autant empêcher les sociétés de progresser, nous parait insuffisante. L’Histoire nous enseigne que les peuples ont avancé en réclamant leurs droits face aux pouvoirs établis. Le progrès social ne s’est pas produit parce que la richesse accumulée par un groupe a ensuite débordé automatiquement “vers le bas”. Troisièmement, présenter comme modèle les pays qui ont aujourd’hui un bon niveau de vie, grâce à cette prétendue économie libérale, paraît en effet excessif. Ces pays ont mené des guerres d’expansion contre d’autres pays, ont imposé le colonialisme, le néo-colonialisme ainsi que la division des nations et des régions ; ils ont amassé par la discrimination et la violence, et finalement, ont absorbé une main-d’œuvre bon marché, tandis qu’ils imposaient des termes d’échange défavorables aux économies plus faibles. On pourra argumenter que de tels procédés étaient vus comme de “bonnes affaires”. Mais on ne pourra alors soutenir que le développement en question soit indépendant d’un type spécial de relations avec d’autres peuples. Quatrièmement, on nous parle du progrès scientifique et technique et du développement de l’initiative dans une économie “libre”. Il faut savoir que ce progrès scientifique et technique opère depuis que l’homme a inventé la massue, la pioche, le feu, etc. dans une accumulation historique qui ne semble pas s’être beaucoup occupée des lois du marché. Si, par contre, on veut dire que les économies d’abondance attirent les talents, paient l’équipement et la recherche et qu’enfin elles motivent par une meilleure rémunération, nous dirons qu’il en est ainsi depuis des millénaires et que ce n’est pas dû non plus à un type spécial d’économie mais tout simplement que, là où celui-ci est appliqué, il existe des ressources suffisantes, indépendamment de l’origine d’un tel potentiel économique. Cinquièmement, reste la démarche d’expliquer le progrès de ces communautés par l’intangible “don” naturel de talents particuliers, vertus civiques, labeur, organisation et autres choses similaires. Cela n’est déjà plus un argument mais une déclaration pieuse dans laquelle est escamotée la réalité sociale et historique qui explique comment ces peuples se sont formés.
Bien sûr, nous n’avons pas assez de connaissances pour comprendre comment, avec de tels antécédents historiques, on pourrait soutenir ce schéma dans le futur immédiat, mais cela fait partie d’une autre discussion : à savoir si cette économie de libre échange existe réellement ou s’il s’agit de protectionnismes et de dirigismes camouflés qui subitement ouvrent certaines valves là où ils sentent qu’ils dominent la situation et en ferment d’autres dans le cas contraire. S’il en est ainsi, tout ce qu’on pourrait ajouter comme étant une promesse de progrès ne serait dû qu’à l’explosion et à la diffusion de la Science et de la technologie, indépendamment de l’auto matisme supposé des lois économiques.
4. Les futures expérimentations.
Comme par le passé, quand ce sera nécessaire, le schéma en vigueur sera remplacé par un autre qui “corrige” les défauts du modèle antérieur. De cette façon, et peu à peu, la richesse continuera à se concentrer entre les mains d’une minorité de plus en plus puissante. Il est clair que ni l’évolution ni les aspirations légitimes des peuples ne s’arrêteront. C’est ainsi que, bientôt, seront balayées les dernières naïvetés qui assurent la fin des idéologies, des confrontations, des guerres, des crises économi ques et des débordements sociaux. Bien sûr, les solutions autant que les conflits se mondialiseront parce qu’il n’y aura plus de points non connectés entre eux. Il y a une autre certitude : ni les schémas de domination actuelle ni les formes de lutte qui étaient en vigueur jusqu’à présent ne pourront se maintenir.
5. Le changement et les relations entre les personnes.
Aussi bien la régionalisation des marchés que les revendications régionales et ethniques visent à la désintégration de l’Etat national. L’explosion démographique dans les régions pauvres rend la migration à peine contrôlable. La grande famille paysanne se désagrège et pousse la jeune génération vers les grandes agglomérations. La famille urbaine industrielle et post-industrielle se réduit au minimum, tandis que les mégapoles absorbent des contingents humains formés dans d’autres paysages culturels. Les crises économiques et les reconversions des modèles de production déclenchent une nouvelle irruption de la discrimination. Pendant ce temps, l’accé lération technologique et la production massive rendent les produits obsolètes dès qu’ils entrent dans le circuit de consommation. Le remplacement des objets correspond à l’insta bilité et au dérèglement des relations humaines.
L’ancienne solidarité, héritière de ce qui, à un certain moment, s’appela “fraternité”, a fini par perdre son sens. Les compagnons de travail, d’étude, de sport et les amitiés d’antan prennent le caractère de rivalité ; dans le couple, chacun lutte pour la domination, calculant dès le début de la relation quel sera le quota de bénéfice selon que le couple reste uni ou se sépare. Jamais auparavant il n’y a eu autant de communication dans le monde et pourtant les individus souffrent chaque jour davantage d’une incommunication angoissante. Jamais les centres urbains n’ont été plus peuplés et pourtant les gens parlent de “solitude”. Jamais les gens n’ont eu autant besoin de chaleur humaine ; cependant, dans toute approche de l’autre, l’amabilité et l’aide rencontrent la méfiance. Voilà dans quel état ils ont laissé les pauvres gens : faisant croire à tout malheureux qu’il a quelque chose d’important à perdre et que ce “quelque chose” d’éthéré est convoité par tout le restant de l’humanité ! Dans ces conditions, on peut lui raconter l’histoire qui suit comme s’il s’agissait de la plus authentique réalité...
6. Conte pour ceux qui aspirent à devenir cadre.
« La société que l’on met actuellement en marche apportera finalement l’abondance. A côté de grands bénéfices objectifs, une libération subjective de l’humanité se produira. L’ancienne solidarité, propre à la pauvreté, ne sera pas nécessaire. Il est déjà largement admis qu’avec l’argent, ou quelque chose d’équivalent, on résoudra presque tous les problèmes ; par conséquent les efforts, les pensées et les rêves s’orienteront dans cette direction. Avec l’argent on achètera de la nourriture de qualité, un beau logement, des voyages, des loisirs, des jouets techno et même des personnes à qui l’on fera faire ce que l’on voudra. Il y aura un amour performant, un art performant et des psychologues performants pour régler les problèmes personnels qui pourraient demeurer et qui seront résolus, dans un deuxième temps, par la nouvelle chimie cérébrale et le génie génétique.
« Dans cette société d’abondance, le suicide, l’alcoolisme, la drogue, l’insécurité urbaine et la délinquance diminueront, comme on peut s’en apercevoir (en regardant bien !) dans les pays les plus développés sur le plan économique. De plus, la discrimination disparaîtra et la communication entre les personnes augmentera. Les gens ne seront plus incités à penser inutilement au sens de la vie, à la solitude, à la maladie, à la vieillesse et à la mort car, avec des cours adaptés et un peu d’aide thérapeutique, on parviendra à bloquer ces réflexes qui ont tant freiné le rendement et l’efficience des sociétés. Tout le monde aura confiance en tout le monde puisque la compétence dans le travail, dans les études et dans le couple établira des relations matures.
« Finalement les idéologies auront disparu et on ne les utilisera plus pour laver le cerveau des gens. Bien sûr, on n’empê chera personne de protester ou de montrer son désaccord sur des questions mineures à condition de payer, pour s’exprimer, les canaux de communication adéquats. Sans confondre liberté avec libertinage, les citoyens se réuniront par petits groupes, pour des raisons d’hygiène, et pourront s’exprimer dans des lieux ouverts (sans perturber par des bruits polluants ou par une publicité qui enlaidirait la “commune”, ou tout autre nom qui lui sera donné).
« Mais le plus extraordinaire se produira quand on n’aura plus besoin du contrôle policier, car chaque citoyen sera une personne décidée, protégeant les autres des mensonges qu’un quelconque terroriste idéologique tenterait de leur inculquer. Ces défenseurs auront une telle responsabilité sociale qu’ils se précipiteront vers les moyens de communication où ils trouveront un accueil immédiat pour alerter la population ; ils écriront de brillantes études qui seront aussitôt publiées ; ils organiseront des forums dans lesquels des formateurs d’opinion très cultivés éclairciront toute personne non avertie qui pourrait être encore à la merci des forces obscures du dirigisme éco nomique, de l’autoritarisme, de l’anti-démocratie et du fanatisme religieux. Il ne sera même plus nécessaire de poursuivre les perturbateurs car, avec un système de diffusion aussi performant, personne ne voudra s’approcher d’eux, pour ne pas être contaminé. Dans le pire des cas, on les “déprogrammera” avec efficacité et ils remercieront publiquement pour leur réinsertion et pour les bénéfices obtenus en reconnaissant les bienfaits de la liberté. Pour leur part, ces défenseurs zélés, s’ils ne sont pas spécialement envoyés pour accomplir cette importante mission, seront des gens ordinaires qui pourront ainsi sortir de l’anonymat, être reconnus socialement pour leur qualité morale, signer des autographes et, dans la logique des choses, recevoir une rétribution méritée.
« La Compagnie sera la grande famille qui favorisera la qualification, les relations et les distractions. La robotique aura supplanté l’effort physique d’autrefois, et travailler chez soi pour la Compagnie sera une véritable réalisation personnelle.
« Ainsi, la société n’aura pas besoin d’organisation hors de la Compagnie. L’être humain, qui a tant lutté pour son bien-être, aura finalement atteint les cieux. Sautant de planète en planète, il aura découvert le bonheur. Installé là, il sera un jeune compétitif, séducteur, consommateur, triomphateur et pragmatique, surtout pragmatique... cadre de la Compagnie ! »
7. Le changement humain.
Le monde change à grande vitesse et de nombreuses croyances auxquelles, il y a peu, on tenait encore, ne sont plus soutenables. L’accélération génère l’instabilité et la désorientation dans toutes les sociétés, qu’elles soient pauvres ou opulentes. Dans cette situation changeante, aussi bien les dirigeants traditionnels et leurs “formateurs d’opinion” que les combattants politiques et sociaux d’autrefois ne sont plus une référence pour les gens. Cependant, une sensibilité nouvelle correspondant aux temps nouveaux est en train de naître. C’est une sensibilité qui capte le monde comme une globalité et qui comprend que les difficultés des gens, où qu’ils soient, finissent par en impliquer d’autres même s’ils se trouvent très loin d’eux. Les communications, l’échange de biens et le déplacement rapide de grands contingents humains démontrent ce processus de mondialisation croissante. De nouveaux critères d’action surgissent aussi lorsqu’on découvre la globalité de nombreux problèmes, en comprenant que la tâche de ceux qui veulent un monde meilleur sera effective si on la développe à partir du milieu dans lequel on a une certaine influence. A la différence d’autres époques pleines de phrases creuses avec lesquelles on cherchait la reconnaissance extérieure, aujourd’hui on commence à valoriser le travail humble et senti à travers lequel on ne prétend pas faire grandir sa propre image mais se changer soi-même et aider au changement du milieu immédiat : famille, travail et relations. Ceux qui aiment réellement les gens ne méprisent pas cette tâche sans éclat, incompréhensible par contre pour n’importe quel opportuniste formé dans l’ancien paysage des leaders et de la masse, paysage dans lequel il a appris à utiliser les autres pour se propulser vers le sommet social. Quand quelqu’un comprend que l’individualisme schizophrénique n’a plus d’issue et qu’il communique ouvertement avec toutes ses connaissances ce qu’il pense et ce qu’il fait sans la peur ridicule de n’être pas compris ; quand il s’approche des autres, quand il s’intéresse à chacun et non à une masse anonyme ; quand il favorise l’échange d’idées et la réalisation de travaux communs ; quand il expose clairement la nécessité d’amplifier cette tâche de reconnexion dans un tissu social détruit par d’autres ; quand il sent que même la personne la plus “insignifiante” a une qualité humaine supérieure à n’importe quelle brute placée au sommet de la conjoncture... quand arrive tout cela, c’est parce qu’à l’intérieur de cette personne commence à parler, de nouveau, le Destin qui a fait bouger les peuples dans leur meilleure direction évolutive ; ce Destin, tant de fois dévié et tant de fois oublié, mais toujours retrouvé dans les tournants de l’histoire. Non seulement on devine une sensibilité nouvelle, une nouvelle façon d’agir mais en plus une nouvelle attitude morale et une nouvelle disposition tactique face à la vie. Si on me demandait de préciser ce qui vient d’être énoncé, je dirais que, bien que cela se soit répété depuis trois millénaires, les gens expérimentent aujourd’hui, d’une façon nouvelle, la nécessité et la vérité morale de traiter les autres comme on voudrait être traité soi-même. J’ajouterais, y voyant presque des lois générales de comportements, qu’aujourd’hui on aspire à : 1.- une certaine proportion, permettant d’ordonner les choses importantes de la vie, de les mener de front de façon à éviter que certaines prennent de l’avance et d’autres un retard excessif ; 2.- une certaine adaptation croissante, agissant en faveur de l’évolution (pas simplement en fonction de la conjoncture immédiate) et faisant le vide aux différentes formes d’involution humaine ; 3.- un certain opportunisme consistant à reculer face à une grande force (et non face à n’importe quel inconvénient) et à avancer quand elle s’affaiblit ; 4.- une certaine cohérence, en accumulant les actions qui donnent la sensation d’unité et
d’accord avec soi-même, rejetant celles qui génèrent la contradiction et qui ont la saveur du désaccord entre ce que l’on pense, ce que l’on sent et ce que l’on fait. Je ne crois pas qu’il vaille la peine de m’expliquer sur “la nécessité et la vérité morale de traiter les autres comme on voudrait être traité soi-même”, face à l’objection selon laquelle ce n’est pas ainsi qu’on agit actuellement. Je ne crois pas non plus que je doive m’éten dre dans des explications sur ce que j’entends par “évolution”, ou par “adaptation croissante”, opposées à une adaptation mécanique. Quant aux paramètres du phénomène – reculer ou avancer face à de grandes forces ou à des forces en déclin – sans aucun doute faudra-t-il compter sur des indicateurs ajustés que je n’ai pas mentionnés. Enfin, le fait d’accumuler des actions unitives face aux situations contradictoires immédiates que nous vivons ou, à l’opposé, rejeter la contradiction est, selon toute évidence, une tâche ardue. Cela est certain, mais si on relit attentivement ce qui est dit plus haut, on voit que j’ai mentionné toutes ces choses dans le contexte d’un type de comportement auquel aujourd’hui on commence à aspirer et qui est assez différent de celui prôné à d’autres époques.
Pour terminer, j’ai essayé de noter quelques traits caractéristiques en voie d’émergence, qui correspondent à une sensibilité nouvelle, à une nouvelle forme d’action interpersonnelle et à un nouveau type de comportement personnel qui, me semble-t-il, ont débordé la simple critique de situation. Nous savons que la critique est toujours nécessaire, mais combien plus nécessaire est de faire quelque chose de différent de ce que nous critiquons !
Recevez, avec cette lettre, mes amicales salutations.
Silo, 21/02/91
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